Batya Friedman est une professeure américaine à la Information School de l'université de Washington, où elle dirige le Value Sensitive Design Research Lab. Elle est également professeure adjointe à la Paul G. Allen School of Computer Science and Engineering et au département de Human-Centered Design and Engineering. Friedman est surtout connue pour avoir été pionnière de la conception de valeurs sensibles (value sensitive design, VSD), une approche théorique et méthodologique qui cherche à prendre en compte les valeurs humaines – telles que la vie privée, la justice et l'autonomie – tout au long du processus de conception des systèmes d'information.
Friedman a obtenu sa licence en informatique et en mathématiques à l'université de Californie à Berkeley, puis son doctorat en sciences de l'apprentissage à la Graduate School of Education de Berkeley en 1988. Son parcours interdisciplinaire, à la croisée des sciences techniques et sociales, a nourri ses premiers travaux sur l'agentivité humaine et l'informatique responsable, qui ont jeté les bases de ce qui allait devenir la conception de valeurs sensibles.
Conception de valeurs sensibles
Friedman a introduit le terme « value-sensitive design » dans un article publié en 1996 dans ACM Interactions, où elle soutenait que les concepteurs de systèmes informatiques ont la responsabilité de réfléchir à la manière dont leurs créations influencent les valeurs humaines. La VSD est apparue en réponse à l'idée dominante selon laquelle la technologie serait neutre sur le plan des valeurs ; au contraire, elle affirme que les valeurs sont inscrites dans les choix de conception et qu'elles peuvent être analysées et prises en compte de manière systématique.
Le cadre de la VSD, tel qu'il a été développé par Friedman et ses collaborateurs, intègre trois types d'investigations : conceptuelles, empiriques et techniques. Les investigations conceptuelles examinent les valeurs en jeu et la manière dont elles peuvent être soutenues ou compromises par la technologie. Les investigations empiriques étudient la manière dont les personnes vivent et interagissent avec les systèmes dans des contextes réels. Les investigations techniques se concentrent sur la manière dont les caractéristiques techniques, existantes ou nouvelles, peuvent incarner ou entrer en conflit avec certaines valeurs.
Les travaux de Friedman sur la VSD ont été appliqués dans de nombreux domaines, notamment la réalité augmentée, les technologies de protection de la vie privée et l'interaction homme-robot. Son article de 2000 coécrit avec Peter H. Kahn sur les approches de conception de valeurs sensibles pour la réalité augmentée a été l'un des premiers à appliquer ce cadre aux technologies interactives émergentes.
Carrière et laboratoire de recherche
À l'université de Washington, Friedman a codirigé le Value Sensitive Design Lab, qui réunit des chercheurs en informatique, en sciences de l'information et en design pour développer des méthodes et des outils orientés vers la prise en compte des valeurs. Elle a également été codirectrice du Technology Policy Lab de l'université, qui examinait les intersections entre technologie, politiques publiques et valeurs sociétales.
Son groupe de recherche a produit des outils influents tels que les Envisioning Cards, une boîte à outils introduite en 2012 qui aide les concepteurs et les ingénieurs à prendre en compte les valeurs humaines lors des séances de remue-méninges et de prototypage. Ces cartes proposent des questions relatives aux parties prenantes, au temps, aux valeurs et à la portée, encourageant les équipes à réfléchir aux implications plus larges de leurs décisions de conception.
Publications choisies
Friedman a écrit ou dirigé de nombreux ouvrages qui ont marqué le domaine de l'interaction homme-machine. Son livre de 2019, Value Sensitive Design: Shaping Technology with Moral Imagination, coécrit avec David G. Hendry et publié par MIT Press, offre une vue d'ensemble complète de l'approche VSD, y compris ses fondements théoriques, ses lignes directrices méthodologiques et ses études de cas.
Parmi ses autres publications notables figurent son chapitre de 2008 sur la conception de valeurs sensibles dans Liberating Voices: A Pattern Language for Communication Revolution, ainsi que son entrée de 2004 dans l'Encyclopedia of Human-Computer Interaction. Avec Peter H. Kahn, elle a coécrit le chapitre « Human Values, Ethics, and Design » dans la deuxième édition du Human-Computer Interaction Handbook (2003), qui reste une référence dans le domaine.
Ses travaux antérieurs, comme son article de 1992 intitulé « Human Agency and Responsible Computing: Implications for Computer System Design » publié dans le Journal of Systems and Software, anticipaient déjà de nombreuses préoccupations éthiques devenues centrales dans les débats contemporains sur l'intelligence artificielle et l'apprentissage automatique.
Prix et distinctions
Friedman a reçu de nombreuses distinctions pour ses contributions à l'interaction homme-machine et à la conception éthique des technologies. En 2021, elle a été nommée membre (Fellow) de l'Association for Computing Machinery (ACM), l'une des plus hautes distinctions dans le domaine de l'informatique. L'année suivante, elle a été intronisée à l'ACM SIGCHI Academy, qui honore les personnes ayant apporté des contributions substantielles au domaine de l'interaction homme-machine.
En 2020, elle a reçu un doctorat honorifique de l'université technique de Delft aux Pays-Bas, ainsi que la bourse Gilles Hondius de la même institution. Ces distinctions ont reconnu son influence internationale sur la méthodologie du design et l'éthique des technologies.
Plus tôt dans sa carrière, Friedman a reçu le Social Impact Award de l'ACM SIGCHI en 2012, qui récompense les recherches ayant un impact social significatif. Elle a également obtenu un Best Paper Award à la Hawaii International Conference on System Sciences en 2002 pour ses travaux sur les systèmes organisationnels, et a été classée en 1997 parmi les femmes informaticiennes les plus remarquables par l'ACM.
Influence sur l'éthique des technologies
Les travaux de Friedman sont devenus de plus en plus pertinents à mesure que les préoccupations concernant la responsabilité, l'équité et la transparence de l'IA générative et d'autres technologies avancées se sont intensifiées. Son insistance sur la prise en compte des valeurs humaines dès les premières étapes de la conception a influencé les chercheurs et les praticiens travaillant sur les grands modèles de langage, les réseaux de neurones et les applications d'apprentissage profond.
Le cadre de la VSD a été adopté dans les programmes d'enseignement et dans les pratiques industrielles, et les méthodes de Friedman sont fréquemment citées dans les efforts visant à élaborer des lignes directrices pour une IA responsable. Son approche contraste avec les solutions purement techniques, en soutenant que les considérations éthiques doivent être intégrées au processus de conception plutôt que d'y être ajoutées après coup.
Travaux actuels
Au début des années 2020, Friedman continue de diriger des recherches à l'université de Washington, explorant comment la conception de valeurs sensibles peut répondre aux défis émergents dans des domaines tels que les systèmes autonomes, la gouvernance des données et l'interaction homme-IA. Son laboratoire collabore avec des chercheurs de disciplines variées – informatique, philosophie, politiques publiques – pour développer des outils pratiques destinés aux concepteurs et aux ingénieurs.
Les travaux actuels de Friedman reflètent sa conviction que la technologie doit être façonnée par l'imagination morale – c'est-à-dire la capacité d'envisager comment les systèmes pourraient mieux soutenir l'épanouissement humain. Ses contributions ont contribué à établir une tradition de recherche qui place les valeurs au cœur, et non à la marge, de la conception des systèmes d'information.